Partager l'article ! Lectures d'été: Je, François Villon, de Jean Teulé. Biographie ...
Je, François Villon, de Jean Teulé.
Biographie à la première personne, Jean Teulé s'empare d'un monument de la poésie française, personnage mal connu du Moyen-Age. Ce que l'on ne sait pas de lui, Teulé l'invente, ou plutôt, le recrée par son intuition, sa connaissance de l'époque et une lecture minutieuse des œuvres du poète. Ainsi, il déduit des textes de Villon (dont il donne une transcription en français actuel à la fin des chapitres) des épisodes de sa vie qu'il insère au milieu de ceux que l'histoire atteste. On oscille donc entre mythe et réalité sans que le passage de l'un à l'autre ne nous perturbe. Au contraire, on est entrainé dans la fuite en avant d'un poète-assassin qui court après la reconnaissance et la gloire mais sans rien prendre au sérieux, surtout pas la vie, et surtout pas celle des autres. Le ton est cru, le style parfois roboratif correspond bien aux excès de l'époque et du personnage : on y mange de tout, surtout quand il n'y a rien à manger, on y parle de tout même quand on n'a rien à dire, on essaie tout, pire qu'à Londres du temps des Clash. C'est un récit haletant dont je ne vous raconte pas la fin, et pour cause : il n'y en a pas.
Saules aveugles, femme endormie, de Haruki Murakami.
Dans ce recueil de nouvelles anciennes, je n'ai pas
retrouvé le plaisir des romans de Murakami. En effet,dans ses romans (des Chroniques de l'oiseau à ressort, à mes yeux son chef-d'œuvre, à la
Ballade de l'impossible en passant par la Course au mouton sauvage), l'auteur nous prend par la
main, doucement mais fermement, sans brusquerie – il est extrêmement délicat - mais sans nous laisser le choix, et nous emmène dans des mondes dont nous ne soupçonnions pas l'existence une minute
auparavant, mais que nous reconnaissons pourtant tout de suite une fois qu'il nous les a dévoilés. Des mondes parallèles, symétriques ou simplement légèrement décalés par rapport à la réalité à
laquelle nous nous conformons habituellement. Avec habileté, il mêle au récit d'un quotidien à l'apparence banale le mystère d'univers fantastiques peuplés de licornes, d'êtres mi-homme, mi-rat,
de chats doués de la parole, de couloirs sans fin... Dans ses nouvelles, hélas, le format court ne nous laisse pas le temps de nous installer et de nous fondre dans le décor que son écriture
simple et fluide (félicitations aux traducteurs) tisse peu à peu. Il faut aller vite, et Murakami n'est pas un sprinter, mais un coureur de fond. Pour les amateurs uniquement, ceux qui ne le
connaissent pas encore pourraient d'abord le découvrir avec Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil.
La sorcière, de Marie N'Diaye.
Comme chez Murakami, le fantastique cohabite avec un quotidien monotone. Lucie, mariée, deux filles, est une sorcière insatisfaite et honteuse de sa différence. Sa qualité de sorcière, au lieu de la libérer, l'inhibe et l'empêche de vivre la vie qu'elle souhaite, d'être ce qu'elle voudrait être, ou plutôt, ce qu'elle pense qu'on attend d'elle : une mère attentionnée, mais pas envahissante, une voisine discrète et respectable, une épouse dévouée. Magicienne de peu de talent, elle est pourtant la fille d'une sorcière très douée et la mère de deux futures sorcières bien différentes de ce qu'elle imaginait. Mais les sorcières sont-elles celles que l'on croit, ou surtout ce que l'on croit? Que vaut-il mieux pour vivre à Tours, Bourges ou Montélimar, savoir jouer de la baguette magique pour tenter de changer la (sa) vie ou au contraire refouler ses capacités extraordinaires et faire « comme tout le monde »? Lucie se dissimule pour tenter d'exister et finit par disparaître, par s'effacer aux yeux du monde - de son petit monde. Marie Ndiaye traite ces questions profondes d'un ton léger, en apparence en tout cas, car dans ce roman, tout est faux-semblants. De même que la voisine pataude n'est peut-être pas qu'une voisine pataude, la désinvolture du style n'est qu'un leurre, la banalité du décor un simple rideau. L'écriture éblouit sans aveugler, elle est brillante sans ostentation. Pas de thèse à défendre, pas de dogme bien-pensant. Marie Ndiaye suggère et n'impose pas. Ici, les plumes virevoltent, celle de l'auteure comme celles des corbeaux qui survolent le récit.